Communauté ou réseau ?
Par Gilles le jeudi 16 octobre 2008, 19:21 - Logiciels libres - Lien permanent
En écrivant le mot communauté, il me vient une impression sectaire, quelque chose de fermé. La communauté de l'Anneau n'était ouverte à personne d'autre qu'à ses membres originaux. Ce n'est évidemment ni son sens profond, ni son objectif, ni ne reflète son comportement communautaire ou celui individuel de chacun de ses membres (D'ailleurs, comment devient-on membre d'une communauté ?). Ca n'est évidemment pas ce que je peux penser des communautés dont je suis membre : Je suis membre d'une communauté de communes, de la communauté du logiciel libre, peut-être d'une communauté de pensée, ceux qui pensent que la liberté n'a pas de prix et que rien ne peut l'entraver, hormis le respect qui est dû à chacun (réflexion personnelle, mais c'est quand même mon blog, merde
).
Mon précédent billet sur la communauté du Logiciel Libre (avec un graaaaaaaaand L) ne reflète pas totalement le comportement communautaire. Entre autres choses, on n'y voit pas d'avis divergents, qui sont heureusement présents. Les commentaires de quelques lecteurs (Merci à eux) ne sont pas complaisants, mais montrent une certaine complicité avec ce que j'ai exprimé. C'est très satisfaisant pour mon ego, mais insuffisant pour comprendre ce qui fait ou ne fait pas une communauté telle que celle-ci.
Qu'est ce qui nous différencie d'un réseau ?
Un réseau est un ensemble d'éléments reliés les uns aux autres. Appliquée à des personnes, cette définition met en contact des hommes et des femmes avec d'autres hommes ou femmes. Pour prendre un exemple, les réseaux sociaux permettent de mettre en contact des humains. Lorsqu'ils sont informatisés (très à la mode), le contact est dématérialisé et perd donc son caractère humain. Le réseau social informatisé devient un réseau informatique évidemment réducteur (Remarquez que la notion de social a été perdue). Même si le maillage peut être très fort et étendu, les interactions entre les contacts sont faibles et peu qualitatives. Combien de rencontres physiques via Facebook ou MySpace ? Je suis également sûr que certains, à la lecture des termes réseaux sociaux, ont immédiatement pensé à ces 2 outils, sans penser d'abord au sens commun de cette locution.
Et une communauté ?
Une communauté partage des valeurs et des objectifs. La notion de communauté induit des liens forts entres ses membres, ce qui n'est pas le cas dans les relations en réseau, dans lesquelles les liens peuvent être brisés simplement. Cette rupture peut induire une destruction complète du réseau, ce qui n'est pas le cas d'une communauté : La disparition d'un membre ne disloque pas le groupe. Les objectifs et les valeurs restent, parce qu'ils n'appartiennent pas au membre disparu. Dans le cas d'un réseau, chaque membre peut avoir un objectif propre. C'est le cas dans les réseaux informatiques, où tel composant permet par exemple de convertir des adresses IP en DNS. Le réseau compense alors ce risque en répliquant ses objectifs sur plusieurs ressources. La disparition d'une ressource est alors compensée par la présence de cette même ressource "ailleurs". Il y a quand même une perte, qui peut par exemple être une perte de performance. Dans une communauté, la perte d'un membre n'induit pas de perte. Les objectifs sont partagés et n'appartiennent pas spécifiquement à un des membres (Sinon, ça s'appelle une secte).
Risques de disparition ?
Le risque existe cependant de voir une communauté disparaître. Elle doit atteindre une taille critique suffisante pour son environnement, afin d'être capable d'absorber les pertes de ressources ou de membres, mais également être capable de vivre dans son environnement. Les grands projets de logiciels libres tels qu'OpenOffice.org ou Firefox ont besoin de se battre au quotidien contre des monstres de puissance contre lesquels ils n'ont a priori pas les moyens de lutter. Pour autant, ils rencontrent du succès en termes de contribution, d'utilisation, de reconnaissance ou de connaissance spontanée (Marketing viral ?). Leur taille critique est suffisante pour leur permettre d'absorber les chocs (on n'est pas dans le monde des Bisounours).
Pour étendre la réflexion, je crois que la communauté du logiciel libre pourrait difficilement disparaître. Le nombre de ses membres doit être effroyable (plus que les Bisounours en tout cas), répartis géographiquement sur la surface de la Terre entière, de genre et d'âges très variés (Je fais parti des 7.99%). Elle ne craint donc ni les législations, ni les attaques économiques (il n'y a pas d'argent dans la plupart des projets libres, donc pas de parts de marchés à gagner, quoiqu'on veuille bien nous le faire croire). Elle est capable de répliquer ses ressources qui seraient attaquées frontalement par des acteurs économiques ou sociaux. Elle n'est pas sectaire et n'a donc pas de gourous auto-proclamés, même si certains personnages du Libre bénéficient d'une meilleure visibilité que la plupart d'entre nous. Elle est rapide (en). Ses ressources sont extrêmement diffusées et réparties.
Surtout, par dessus tout, elle a bien des objectifs et des valeurs communs, qui la mettent à l'abri de n'importe quelle forme d'agression.
Les avis divergents, manifestez vous...







Commentaires
Merci, merci milles fois pour ton billet ! J'aime ton approche socio-philosophique du Libre.
Je crois qu'effectivement les communautés libres ont un solide ancrage culturel. Comme tu le souligne, ce n'est parce qu'un membre disparaît qu'une partie de la communauté disparaît. Tout ce qu'il aura dit et fait sera stocké quelque part en chacun des membres qu'il aura rencontré et se re-manifestera d'une manière où d'une autre.
Quand à la différence entre communauté et réseau, tu as encore raison, c'est essentiellement marqué par la qualité des liens et l'attitude des acteurs. Dans un réseau, je pense que la logique individuelle prime, on est plus détaché de la collectivité. Dans une communauté, le contrôle social des acteurs est plus fort, les liens sont plus solide et le groupe est moins ouvert.
En fait, c'est difficile d'avoir un avis divergent du tiens. Il est équilibré et bien construit.
En anthropologie, et notamment en ethnométhodologie, une communauté n'est pas tant définie par le partage de valeurs et objectifs communs que par le partage d'une même langue naturelle ; ce qui renvoie au phénomène intitulé "indexicalité".
Quelques références
- http://www.vadeker.net/corpus/pfem/...
- http://fr.wikibooks.org/wiki/Ethnom...
- http://www.google.fr/url?sa=t&s...
etc.
L'une des premières études sur une communauté électronique fut réalisée en 1985 par Jacqueline Signorini. Elle est intitulée "De Garfinkel à la communauté électronique Geocub : essai de méthodologie".
Cette étude, tout en prolongeant les travaux de Palo Alto, en particulier ceux d'Edward T. Hall sur la communication non verbale et les patterns sous-jacents qui contextualisent la communication verbale au sein des différentes cultures, s'inscrit dans le même temps en rupture, en ce que les membres de la communauté virtuelle Geocub, bien que ne partageant pas forcément la même langue, la même culture, la même religion ; et bien que ne s'étant, pour la plupart d'entre eux, jamais rencontrés de visu, parvenaient néanmoins à communiquer, édicter de règles et produire du code-source en commun.
Jacqueline Signorini baptisa cette entité, sans doute par anglicisme : communauté.
Quelques références sur Palo Alto
- http://www.oodoc.com/34843-palo-alt...
- http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89...
etc.
Les premières communautés du logiciel libre, en France, sont nées dans les réseaux BBS et serveurs Minitel RTC des réseaux auto-commutés, et à l'université de Paris 8 où dès les années 80 fut fondé GNA (excepté Loïc Dachary qui n'était pas à Paris 8), l'ancêtre de la FSF France.
La plupart des membres qui gravitaient autour de GNA enseignaient également l'ethnométhodologie. Ils n'enseignaient donc pas seulement l'informatique mais également la sociologie des communautés virtuelles.
Il se dégage de ces études que si une communauté peut partager des valeurs et des objectifs en commun, notamment dans les sectes, ce n'est pas tant les valeurs et/ou les objectifs qui déterminent une communauté que le partage d'un corpus linguistique commun, où le sens local (une communauté est toujours locale quand bien même ce "localisme" serait réparti en réseau) les règles,les mots, renvoient à de mêmes allants de soi pour les membres de la commuauté.
En se référant à Harold Garfinkel, Jacqueline Signorini démontre qu'au sein de la tribu informatique Geocub : l'action de dire était réflexive de l'action de faire (écriture du code, etc). Et c'est cette double réflexivité qui permit, selon elle, malgré l'absence des patterns sous-jacents indispensables à la communication verbale entre êtres humains, mise en lumière par l'école de Palo Alto, qui rendit possible l'existence de la communauté d'informaticiens Geocub.
En ce sens, il n'y a strictement aucune différence entre une communauté d'informaticiens et une communauté d'informaticiens du Libre, si ce n'est que le Libre fixe les règles qui rendent possibles l'existence de production de logiciels sur un mode communautaire.
Jamais dans toute l'histoire de l'humanité, me semble-t-il, il y eu un tel laps de temps si court, entre le moment où s'expérimentèrent les premières technologies numériques et celui où elles se sont répandues dans le grand public.
Voilà pourquoi en tant qu'enseignant la Technologie en collège je considère qu'on ne peut pas seulement apprendre à utiliser les TICE si dans le même temps on n'enseigne pas un minimum de notions informatiques qui permettraient à tous les citoyens d'en être "membres" et pas seulement consommateurs.
Amicalement Charlie
@Charlie : Merci de ton commentaire éclairant. Désolé pour le décalage à la publication, Dotclear l'avait mis dans les indésirables. Incontestablement, ça n'est pas le cas